Comment Giverny est devenu Giverny

En cette fin du XIXᵉ siècle, Giverny, petit village de la porte normande, ne se doutait pas du destin qui l’attendait.

Ce hameau d’une centaine d’âmes coulait des jours simples, dont le seul rythme semblait être celui des saisons. Claude Monet, au gré de ses tableaux, avait posé son chevalet dans ses environs et avait fini par s’y installer en 1883.

L’impressionnisme sonnait le glas de l’académisme et, de paria qu’il était, Monet devenait le maître que l’on sait. Les conséquences pour le hameau étaient imprévisibles : quelques années plus tard, Giverny serait devenue la capitale de l’impressionnisme et son histoire se confondrait avec celle de son découvreur, Claude Monet.

Ce dernier y avait recherché le calme et l’anonymat, sans penser à l’extraordinaire célébrité que générerait son œuvre, qui, un siècle plus tard, nous enchante toujours.

Lorsque Claude Monet s’installe à Giverny, l’hôtel Baudy n’existe pas. La simple épicerie-buvette que tiennent Angélina et Gaston Baudy n’offre au visiteur que le couvert. Aucune chambre n’est prévue pour accueillir le voyageur. D’ailleurs, qui viendrait dormir dans ce petit village ?

L’arrivée de Willard Metcalf

Pourtant, en ce printemps 1886, le peintre américain William Metcalf descend à la gare de Vernon et rejoint Giverny en empruntant le petit tortillard qui dessert tous les hameaux jusqu’à Gisors. La campagne normande offre au jeune artiste son magnifique spectacle des pommiers en fleurs et lui fait regretter de ne pas avoir emporté son matériel.

À l’approche de midi, il aperçoit une façade de briques flanquée d’une grande vitrine : c’est la buvette de Madame Baudy. La maîtresse des lieux avouera plus tard avoir eu peur de ce grand gaillard hirsute aux allures bizarres qui s’exprimait dans un « charabia incompréhensible ». Elle consentira néanmoins à lui servir un déjeuner, mais l’éconduira promptement lorsque celui-ci réclamera une chambre.

Malgré cet accueil, il reviendra ; le charme printanier de la Normandie est tellement irrésistible…

C’est quinze jours plus tard que notre artiste américain revoit Giverny. Accompagné cette fois de deux confrères, il pousse la porte de la buvette, chevalet au bras. Madame Baudy reconnaît son étrange visiteur et comprend immédiatement, à la vue du matériel, que le « vagabond » qui lui avait fait si forte impression à sa dernière visite n’est en fait qu’un artiste peintre.

Claude Monet, le voisin, ne se promène-t-il pas muni d’un semblable attirail ? Et Angélina de leur conter sa méprise et de s’en excuser. Gaston et elle-même leur céderont leur propre chambre pour la nuit.

La rencontre avec Claude Monet

C’est ainsi que nos trois compères apprennent que le maître de l’impressionnisme habite là, à deux pas. Celui-ci représente, pour ces jeunes étudiants, l’avant-garde de la peinture ; derechef, ils vont se présenter à sa porte.

Claude Monet les recevra et les retiendra à sa table.

De retour à l’Académie Julian, à Paris, ils seront très bavards : Monet habite à Giverny, un petit village superbe… et il y a une auberge où l’on mange et l’on dort pour quatre sous… Et la semaine suivante, c’est la ruée.

Une foule joyeuse, barbue et chevelue descend du petit train et rejoint la buvette Baudy. Angélina, un moment dépassée, rajoute des tables et loge ses pensionnaires chez l’habitant.

Les mois suivants verront l’accélération du mouvement, qui conduira à la construction de l’hôtel tel que nous le connaissons de nos jours.

La naissance de l’Hôtel Baudy

En 1887, un premier atelier est édifié dans le jardin, tandis que le corps de bâtiment principal, qui abritera vingt chambres, une salle à manger et deux ateliers supplémentaires, sort de terre. Un édifice secondaire fera l’appoint de trois chambres et recevra la salle de billard.

C’est en 1891 que Gaston et Angélina pendent la crémaillère de leur établissement.Nous pouvons apercevoir, sur la toile de Dawson Watson, « La rue allant vers l’église », datée de 1891, l’hôtel en construction (collection du Musée américain).

Désormais, sur la façade rose, trône l’enseigne « Hôtel Baudy ».

L’aventure ne fait que commencer…

L’hôtel devient le rendez-vous des artistes

Cette fébrilité ne tarde pas à tourner au chahut. L’ancienne remise est transformée en salle de bal où, chaque fin de semaine, retentissent la cornemuse et le banjo, tandis qu’en écho, le piano de la salle à manger donne son propre récital. On boit beaucoup et l’on s’amuse fort tard.

Il semble tout de même que l’on travaille car, le jour, la campagne givernoise se ponctue de parasols blancs et de chevalets.

Si Robinson ne s’éloignait jamais beaucoup de l’hôtel — une mauvaise maladie lui interdisait les grands déplacements —, d’autres s’égaillaient parfois fort loin dans la nature.

Metcalf et Ritter colonisaient volontiers les environs du château de Fourges, à 10 km de Giverny. Le Canadien William Blair-Bruce préférait, quant à lui, planter son chevalet du côté de Limetz-Villez, le village voisin.

C’est naturellement Giverny qui fournira le plus de sites et l’on pourrait, œuvres à l’appui, parcourir le village avec un siècle de recul.

L’Hôtel Baudy, galerie et lieu de rencontre

L’hôtel Baudy profitait de cette production artistique et, tandis que les murs de la salle à manger se couvraient de tableaux laissés en gage d’amitié, les couloirs et les chambres servaient de cimaises improvisées.

Souvent, marchands et collectionneurs avisés venaient faire l’acquisition d’une œuvre directement auprès des artistes.L’établissement, devenu dépositaire de la maison Lefèvre et Foinet, fabricant de matériel (toiles et couleurs fines), conforta son rôle artistique. Désormais, les artistes de la région venaient également s’y approvisionner.

Gustave Loiseau, qui résidait à côté de Vétheuil, rendait souvent visite à ses confrères américains, tandis que Pissarro écrivait ces quelques lignes significatives à l’un de ses amis :

« Allez à l’hôtel Baudy, à Giverny, vous y trouverez tout ce qu’il vous faut pour peindre et la meilleure compagnie qui soit. »

L’établissement, désormais, ne désemplit plus et les  habitants le surnomment « l’hôtel des peintres américains ».

Une petite enclave anglo-saxonne à Giverny

L’aménagement du terrain de tennis en face de la buvette achève de donner un ton anglo-saxon et d’attirer artistes et curieux.

D’abord réticents, les villageois sont désormais partie prenante et la buvette devient le rendez-vous le plus cosmopolite qui soit.

Des idylles se nouaient discrètement et, tandis que Radimsky épousait son modèle, Buttler demandait en mariage Suzanne Hochedé, la belle-fille de Claude Monet.

Robinson illustrera cette cérémonie dans son tableau « The Wedding March » (collection du Musée américain).

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